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1 - Y a-t-il des Esprits ? - Livre des Médiums d'Allan Kardec (1860)
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Y a-t-il des Esprits ?
1. Le doute concernant l'existence des Esprits a pour cause première
l'ignorance de leur véritable nature. On se les figure généralement
comme des êtres à part dans la création, et dont la nécessité n'est pas
démontrée. Beaucoup ne les connaissent que par les contes fantastiques
dont ils ont été bercés, à peu près comme on connaît l'histoire par les
romans ; sans chercher si ces contes, dégagés des accessoires ridicules,
reposent sur un fond de vérité, le côté absurde seul les frappe ; ne se
donnant pas la peine d'enlever l'écorce amère pour découvrir l'amande,
ils rejettent le tout, comme font, dans la religion, ceux qui, choqués de
certains abus, confondent tout dans la même réprobation.
Quelle que soit l'idée que l'on se fasse des Esprits, cette croyance est
nécessairement fondée sur l'existence d'un principe intelligent en dehors
de la matière ; elle est incompatible avec la négation absolue de ce
principe. Nous prenons donc notre point de départ dans l'existence, la
survivance et l'individualité de l'âme, dont le spiritualisme est la
démonstration théorique et dogmatique, et le spiritisme la démonstration
patente. Faisons pour un instant abstraction des manifestations
proprement dites, et, raisonnant par induction, voyons à quelles
conséquences nous arriverons.
2. Du moment que l'on admet l'existence de l'âme et son individualité
après la mort, il faut admettre aussi 1° qu'elle est d'une nature différente
du corps, puisqu'une fois séparée elle n'en a plus les propriétés ; 2°
qu'elle jouit de la conscience d'elle-même, puisqu'on lui attribue la joie
ou la souffrance, autrement ce serait un être inerte, et autant vaudrait
pour nous n'en pas avoir. Ceci admis, cette âme va quelque part ; que
devient-elle et où va-t-elle ? Selon la croyance commune elle va au ciel
ou en enfer ; mais où sont le ciel et l'enfer ? On disait autrefois que le
ciel était en haut et l'enfer en bas ; mais qu'est-ce que le haut et le bas
dans l'univers, depuis que l'on connaît la rondeur de la terre, le
mouvement des astres qui fait que ce qui est le haut à un moment donné
devient le bas dans douze heures, l'infini de l'espace dans lequel l'œil
plonge à des distances incommensurables ? Il est vrai que par lieux bas
on entend aussi les profondeurs de la terre ; mais que sont devenues ces
profondeurs depuis qu'elles ont été fouillées par la géologie ? Que sont
également devenues ces sphères concentriques appelées ciel de feu, ciel
des étoiles, depuis que l'on sait que la terre n'est pas le centre des
mondes, que notre soleil lui-même n'est qu'un des millions de soleils qui
brillent dans l'espace, et dont chacun est le centre d'un tourbillon
planétaire ? Que devient l'importance de la terre perdue dans cette
immensité ? Par quel privilège injustifiable ce grain de sable
imperceptible qui ne se distingue ni par son volume, ni par sa position,
ni par un rôle particulier, serait-il seul peuplé d'êtres raisonnables ? La
raison se refuse à admettre cette inutilité de l'infini, et tout nous dit que
ces mondes sont habités. S'ils sont peuplés, ils fournissent donc leur
contingent au monde des âmes ; mais encore une fois que deviennent ces
âmes, puisque l'astronomie et la géologie ont détruit les demeures qui
leur étaient assignées, et surtout depuis que la théorie si rationnelle de la
pluralité des mondes les a multipliées à l'infini ? La doctrine de la
localisation des âmes ne pouvant s'accorder avec les données de la
science, une autre doctrine plus logique leur assigne pour domaine, non
un lieu déterminé et circonscrit, mais l'espace universel : c'est tout un
monde invisible au milieu duquel nous vivons, qui nous environne et
nous coudoie sans cesse. Y a-t-il à cela une impossibilité, quelque chose
qui répugne à la raison ? Nullement ; tout nous dit, au contraire, qu'il
n'en peut être autrement. Mais alors que deviennent les peines et les
récompenses futures, si vous leur ôtez les lieux spéciaux ? Remarquez
que l'incrédulité à l'endroit de ces peines et récompenses est
généralement provoquée parce qu'on les présente dans des conditions
inadmissibles ; mais dites, au lieu de cela, que les âmes puisent leur
bonheur ou leur malheur en elles-mêmes ; que leur sort est subordonné à
leur état moral ; que la réunion des âmes sympathiques et bonnes est une
source de félicité ; que, selon leur degré d'épuration, elles pénètrent et
entrevoient des choses qui s'effacent devant des âmes grossières, et tout
le monde le comprendra sans peine ; dites encore que les âmes n'arrivent
au degré suprême que par les efforts qu'elles font pour s'améliorer et
après une série d'épreuves qui servent à leur épuration ; que les anges
sont les âmes arrivées au dernier degré que toutes peuvent atteindre avec
de la bonne volonté ; que les anges sont les messagers de Dieu, chargés
de veiller à l'exécution de ses desseins dans tout l'univers, qu'ils sont
heureux de ces missions glorieuses, et vous donnez à leur félicité un but
plus utile et plus attrayant que celui d'une contemplation perpétuelle qui
ne serait autre chose qu'une inutilité perpétuelle ; dites enfin que les
démons ne sont autres que les âmes des méchants non encore épurées,
mais qui peuvent arriver comme les autres, et cela paraîtra plus
conforme à la justice et à la bonté de Dieu que la doctrine d'être créés
pour le mal et perpétuellement voués au mal. Encore une fois, voilà ce
que la raison la plus sévère, la logique la plus rigoureuse, le bon sens, en
un mot, peuvent admettre.
Or, ces âmes qui peuplent l'espace sont précisément ce que l'on
appelle Esprits ; les Esprits ne sont donc autre chose que les âmes des
hommes dépouillées de leur enveloppe corporelle. Si les Esprits étaient
des êtres à part, leur existence serait plus hypothétique ; mais si l'on
admet qu'il y a des âmes, il faut bien aussi admettre les Esprits qui ne
sont autres que les âmes ; si l'on admet que les âmes sont partout, il faut
admettre également que les Esprits sont partout. On ne saurait donc nier
l'existence des Esprits sans nier celle des âmes.
3. Ceci n'est, il est vrai, qu'une théorie plus rationnelle que l'autre ;
mais c'est déjà beaucoup qu'une théorie que ne contredisent ni la raison,
ni la science ; si, de plus, elle est corroborée par les faits, elle a pour elle
la sanction du raisonnement et de l'expérience. Ces faits, nous les
trouvons dans le phénomène des manifestations spirites, qui sont ainsi la
preuve patente de l'existence et de la survivance de l'âme. Mais, chez
beaucoup de gens, là s'arrête la croyance ; ils admettent bien l'existence
des âmes et par conséquent celle des Esprits, mais ils nient la possibilité
de communiquer avec eux, par la raison, disent-ils, que des êtres
immatériels ne peuvent agir sur la matière. Ce doute est fondé sur
l'ignorance de la véritable nature des Esprits dont on se fait
généralement une idée très fausse, car on se les figure à tort comme des
êtres abstraits, vagues et indéfinis, ce qui n'est pas.
Figurons-nous d'abord l'Esprit dans son union avec le corps ; l'Esprit
est l'être principal, puisque c'est l'être pensant et survivant ; le corps
n'est donc qu'un accessoire de l'Esprit, une enveloppe, un vêtement qu'il
quitte quand il est usé. Outre cette enveloppe matérielle, l'Esprit en a une
seconde, semi-matérielle, qui l'unit à la première ; à la mort, l'Esprit se
dépouille de celle-ci, mais non de la seconde à laquelle nous donnons le
nom de périsprit. Cette enveloppe semi-matérielle, qui affecte la forme
humaine, constitue pour lui un corps fluidique, vaporeux, mais qui, pour
être invisible pour nous dans son état normal, n'en possède pas moins
quelques-unes des propriétés de la matière. L'Esprit n'est donc pas un
point, une abstraction, mais un être limité et circonscrit, auquel il ne
manque que d'être visible et palpable pour ressembler aux êtres
humains. Pourquoi donc n'agirait-il pas sur la matière ? Est-ce parce que
son corps est fluidique ? Mais n'est-ce pas parmi les fluides les plus
raréfiés, ceux même que l'on regarde comme impondérables,
l'électricité, par exemple, que l'homme trouve ses plus puissants
moteurs ? Est-ce que la lumière impondérable n'exerce pas une action
chimique sur la matière pondérable ? Nous ne connaissons pas la nature
intime du périsprit ; mais supposons-le formé de matière électrique, ou
toute autre aussi subtile, pourquoi n'aurait-il pas la même propriété étant
dirigé par une volonté ?
4. L'existence de l'âme et celle de Dieu, qui sont la conséquence l'une
de l'autre, étant la base de tout l'édifice, avant d'entamer aucune
discussion spirite, il importe de s'assurer si l'interlocuteur admet cette
base. Si à ces questions :
- Croyez-vous en Dieu ?
- Croyez-vous avoir une âme ?
- Croyez-vous à la survivance de l'âme après la mort ?
il répond négativement, ou même s'il dit simplement : Je ne sais ; je
voudrais qu'il en fût ainsi, mais je n'en suis pas sûr, ce qui, le plus
souvent, équivaut à une négation polie, déguisée sous une forme moins
tranchante pour éviter de heurter trop brusquement ce qu'il appelle des
préjugés respectables, il serait tout aussi inutile d'aller au-delà que
d'entreprendre de démontrer les propriétés de la lumière à l'aveugle qui
n'admettrait pas la lumière ; car, en définitive, les manifestations spirites
ne sont autre chose que les effets des propriétés de l'âme ; avec celui-là
c'est un tout autre ordre d'idées à suivre, si l'on ne veut pas perdre son
temps.
Si la base est admise, non à titre de probabilité, mais comme chose
avérée, incontestable, l'existence des Esprits en découle tout
naturellement.
5. Reste maintenant la question de savoir si l'Esprit peut se
communiquer à l'homme, c'est-à-dire s'il peut faire avec lui échange de
pensées. Et pourquoi non ? Qu'est-ce que l'homme, sinon un Esprit
emprisonné dans un corps ? Pourquoi l'Esprit libre ne pourrait-il se
communiquer avec l'Esprit captif, comme l'homme libre avec celui qui
est enchaîné ? Dès lors que vous admettez la survivance de l'âme, est-il
rationnel de ne pas admettre la survivance des affections ? Puisque les
âmes sont partout, n'est-il pas naturel de penser que celle d'un être qui
nous a aimés pendant sa vie vienne auprès de nous, qu'il désire se
communiquer à nous, et qu'il se serve pour cela des moyens qui sont à sa
disposition ? Pendant sa vie, n'agissait-il pas sur la matière de son
corps ? N'est-ce pas lui qui en dirigeait les mouvements ? Pourquoi donc
après sa mort, d'accord avec un autre Esprit lié à un corps,
n'emprunterait-il pas ce corps vivant pour manifester sa pensée comme
un muet peut se servir d'un parlant pour se faire comprendre ?
6. Faisons pour un instant abstraction des faits qui, pour nous,
rendent la chose incontestable ; admettons-la à titre de simple
hypothèse ; nous demandons que les incrédules nous prouvent, non par
une simple négation, car leur avis personnel ne peut faire loi, mais par
des raisons péremptoires, que cela ne se peut pas. Nous nous plaçons sur
leur terrain, et puisqu'ils veulent apprécier les faits spirites à l'aide des
lois de la matière, qu'ils puisent donc dans cet arsenal quelque
démonstration mathématique, physique, chimique, mécanique,
physiologique, et prouvent par a plus b, toujours en partant du principe
de l'existence et de la survivance de l'âme :
1° Que l'être qui pense en nous pendant la vie ne doit plus penser
après la mort ;
2° Que s'il pense, il ne doit plus penser à ceux qu'il a aimés ;
3° Que s'il pense à ceux qu'il a aimés, il ne doit plus vouloir se
communiquer à eux ;
4° Que s'il peut être partout, il ne peut pas être à nos côtés ;
5° Que s'il est à nos côtés, il ne peut pas se communiquer à nous ;
6° Que par son enveloppe fluidique il ne peut pas agir sur la matière
inerte ;
7° Que s'il peut agir sur la matière inerte, il ne peut pas agir sur un
être animé ;
8° Que s'il peut agir sur un être animé, il ne peut pas diriger sa main
pour le faire écrire ;
9° Que, pouvant le faire écrire, il ne peut pas répondre à ses questions
et lui transmettre sa pensée.
Quand les adversaires du spiritisme nous auront démontré que cela ne
se peut pas, par des raisons aussi patentes que celles par lesquelles
Galilée démontra que ce n'est pas le soleil qui tourne autour de la terre,
alors nous pourrons dire que leurs doutes sont fondés ; malheureusement
jusqu'à ce jour toute leur argumentation se résume en ces mots : Je ne
crois pas, donc cela est impossible. Ils nous diront sans doute que c'est à
nous de prouver la réalité des manifestations ; nous la leur prouvons par
les faits et par le raisonnement ; s'ils n'admettent ni l'un ni l'autre, s'ils
nient même ce qu'ils voient, c'est à eux de prouver que notre
raisonnement est faux et que les faits sont impossibles.
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Reconnaissance de l'existence des Esprits et de leurs manifestations
Si les premières manifestations spirites ont fait de nombreux adeptes,
elles ont rencontré non seulement beaucoup d'incrédules, mais des
adversaires acharnés, et souvent même intéressés à leur discrédit.
Aujourd'hui les faits ont parlé si haut que force demeure à l'évidence, et s'il
y a encore des incrédules systématiques, nous pouvons leur prédire avec
certitude que peu d'années ne se passeront pas sans qu'il en soit des Esprits
comme de la plupart des découvertes qui ont été combattues à outrance ou
regardées comme des utopies par ceux mêmes que leur savoir aurait dû
rendre moins sceptiques en ce qui touche le progrès. Déjà nous voyons bien
des gens, parmi ceux qui n'ont pas été à même d'approfondir ces étranges
phénomènes, convenir que notre siècle est si fécond en choses
extraordinaires, et que la nature a tant de ressources inconnues, qu'il y
aurait plus que de la légèreté à nier la possibilité de ce que l'on ne
comprend pas. Ceux-là font preuve de sagesse. Voici, en attendant, une
autorité qui ne saurait être suspecte de se prêter légèrement à une
mystification, c'est un des principaux journaux ecclésiastiques de Rome, la
Civilta Cattolica. Nous reproduisons ci-après un article que ce journal
publia au mois du mars dernier, et l'on verra qu'il serait difficile de prouver
l'existence et la manifestation des Esprits par des arguments plus péremptoires.
Il est vrai que nous différons avec lui sur la nature des Esprits ; il n'en admet
que de mauvais, tandis que nous en admettons de bons et de mauvais : c'est
un point que nous traiterons plus tard avec tous les développements
nécessaires. La reconnaissance des manifestations spirites par
une autorité aussi grave et aussi respectable est un point capital ; reste donc
à les juger : c'est ce que nous ferons dans le prochain numéro. L'Univers,
en reproduisant cet article, le fait précéder des sages réflexions suivantes :
« A l'occasion d'un ouvrage publié à Ferrare, sur la pratique du
Magnétisme animal, nous parlions dernièrement à nos lecteurs des savants
articles qui venaient de paraître dans la Civilta Cattolica, de Rome, sur la
Nécromancie moderne, nous réservant de les leur faire plus amplement
connaître. Nous donnons aujourd'hui le dernier de ces articles, qui contient
en quelques pages les conclusions de la revue romaine. Outre l'intérêt qui
s'attache naturellement à ces matières et la confiance que doit inspirer un
travail publié par la Civilta, l'opportunité particulière de la question en ce
moment nous dispense d'appeler l'attention sur un sujet que beaucoup de
personnes ont traité en théorie et en pratique d'une manière trop peu
sérieuse, en dépit de cette règle de vulgaire prudence qui veut que plus les
faits sont extraordinaires, plus on procède avec circonspection. »
Voici cet article : « De toutes les théories qu'on a mises en avant pour
expliquer naturellement les divers phénomènes connus sous le nom de
spiritualisme américain, il n'en est pas une seule qui atteigne le but, et
encore moins qui parvienne à donner raison de tous ces phénomènes. Si
l'une ou l'autre de ces hypothèses suffit à en expliquer quelques-uns, il en
restera toujours beaucoup qui demeureront inexpliqués et inexplicables. La
supercherie, le mensonge, l'exagération, les hallucinations doivent
assurément avoir une large part dans les faits que l'on rapporte ; mais après
avoir fait ce décompte, il en reste encore une masse telle que, pour en nier
la réalité, il faudrait refuser toute créance à l'autorité des sens et du
témoignage humain. Parmi les faits en question, un certain nombre peuvent
s'expliquer à l'aide de la théorie mécanique ou mécanico-physiologique ;
mais il en est une partie, et c'est de beaucoup la plus considérable, qui ne
peut en aucune manière se prêter à une explication de ce genre. A cet ordre
de faits se rattachent tous les phénomènes dans lesquels les effets obtenus
dépassent évidemment l'intensité de la force motrice qui devrait, dit-on, les
produire. Tels sont : 1° les mouvements, les soubresauts violents de masses
pesantes et solidement équilibrées, à la simple pression, au seul
attouchement des mains ; 2° les effets et les mouvements qui se produisent
sans aucun contact, par conséquent sans aucune impulsion mécanique soit
immédiate, soit médiate ; et enfin ces autres effets qui sont de nature à
manifester en qui les produit une intelligence et une volonté distinctes de
celles des expérimentateurs. Pour rendre raison de ces trois ordres de faits
divers, nous avons encore la théorie du magnétisme ; mais quelque larges
concessions qu'on soit disposé à lui faire, et en admettant même
les yeux fermés, toutes les hypothèses gratuites sur
lesquelles elle se fonde, toutes les erreurs et les absurdités dont elle est
pleine, et les facultés miraculeuses attribuées par elle à la volonté humaine,
au fluide nerveux, à d'autres agents magnétiques quelconques, cette théorie
ne pourra jamais, à l'aide de ses principes, expliquer comment une table
magnétisée par un médium manifeste dans ses mouvements une intelligence
et une volonté propres, c'est-à-dire distinctes de celles du médium, et qui
parfois sont contraires et supérieures à l'intelligence, à la volonté de celui-
ci.
» Comment rendre raison de pareils phénomènes ? Voudrons-nous
recourir, nous aussi, à je ne sais quelles causes occultes, quelles forces
encore inconnues de la nature ? à des explications nouvelles de certaines
facultés, de certaines lois qui jusqu'à présent étaient demeurées inertes et
comme endormies au sein de la création ! Autant vaudrait confesser
ouvertement notre ignorance et envoyer le problème grossir le nombre de
tant d'énigmes dont le pauvre esprit humain n'a pu jusqu'à présent et ne
pourra jamais trouver le mot. Du reste, nous n'hésitons pas, pour notre
compte, à confesser notre ignorance à l'égard de plusieurs des phénomènes
en question, dont la nature est si équivoque et si obscure, que le parti le
plus sage nous paraît être de ne pas chercher à les expliquer. En revanche,
il en est d'autres pour lesquels il ne nous paraît pas difficile de trouver la
solution ; il est vrai qu'il est impossible de la chercher dans les causes
naturelles ; mais pourquoi alors hésiterions-nous à la demander à ces
causes qui appartiennent à l'ordre surnaturel ? Peut-être en serions-nous
détournés par les objections que nous opposent les sceptiques et ceux qui,
niant cet ordre surnaturel, nous disent qu'on ne peut définir jusqu'où
s'étendent les forces de la nature, que le champ qui reste à découvrir aux
sciences physiques n'a point de limites, que nul ne sait assez bien quelles
sont les bornes de l'ordre naturel pour pouvoir indiquer avec précision le
point où finit celui-ci et où commence l'autre. La réponse à une pareille
objection nous paraît facile : en admettant qu'on ne puisse déterminer d'une
manière précise le point de division de ces deux ordres opposés, l'ordre
naturel et l'ordre surnaturel, il ne s'ensuit pas qu'on ne puisse jamais définir
avec certitude si tel effet donné appartient à l'un ou à l'autre de ces ordres.
Qui peut, dans l'arc-en-ciel, distinguer le point précis où finit une des
couleurs et où commence la couleur suivante ? Qui peut fixer l'instant exact
où finit le jour et où commence la nuit ? Et cependant il ne se trouve pas un
homme assez borné pour en conclure qu'on ne puisse pas savoir si telle
zone de l'arc-en-ciel est rouge ou jaune, si à telle heure il fait jour ou nuit.
Qui ne voit que pour connaître la nature d'un fait, il n'est aucunement
nécessaire de passer par la limite où commence, où finit la catégorie à
laquelle il appartient, et qu'il suffit de constater s'il a les caractères qui sont
propres à cette catégorie.
» Appliquons cette remarque si simple à la question présente : nous ne
pouvons dire jusqu'où vont les forces de la nature ; mais néanmoins, un fait
étant donné, nous pouvons souvent, d'après ses caractères certains,
prononcer avec certitude qu'il appartient à l'ordre surnaturel. Et pour ne pas
sortir de notre problème, parmi les phénomènes des tables parlantes, il en
est plusieurs qui, selon nous, manifestent ces caractères de la manière la
plus évidente ; tels sont ceux dans lesquels l'agent qui remue les tables agit
comme cause intelligente et libre, en même temps qu'il montre une
intelligence et une volonté qui lui sont propres, c'est-à-dire supérieures ou
contraires à l'intelligence et à la volonté des médiums, des
expérimentateurs, des assistants ; distinctes, en un mot, de celles-ci, quel
que puisse être le mode qui atteste cette distinction. En des cas semblables
on est bien forcé, quoi qu'on en ait, d'admettre que cet agent est un Esprit et
n'est pas un esprit humain, et que dès lors il est en dehors de cet ordre, de
ces causes que nous avons coutume d'appeler naturelles, de celles, disons
nous, qui n'outrepassent pas les forces de l'homme.
» Tels sont précisément les phénomènes qui, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, ont résisté à toute autre théorie fondée sur les principes purement
naturels, tandis que dans la nôtre ils trouvent leur explication la plus facile
et la plus claire, puisque chacun sait que la puissance des Esprits sur la
matière dépasse de beaucoup les forces de l'homme ; et puisqu'il n'y a pas
d'effet merveilleux, parmi ceux que l'on cite de la nécromancie moderne,
qui ne puisse être attribué à leur action.
» Nous savons très bien qu'en nous voyant mettre ici les Esprits en scène,
plus d'un lecteur sourira de pitié. Sans parler de ces gens qui, en vrais
matérialistes, ne croient point à l'existence des Esprits et rejettent comme
une fable tout ce qui n'est pas matière pondérable et palpable, non plus que
de ceux qui, tout en admettant qu'il existe des Esprits, leur refusent toute
influence, toute intervention en ce qui touche notre monde ; il est, de nos
jours, beaucoup d'hommes qui, tout en accordant aux Esprits ce qu'aucun
bon catholique ne saurait leur refuser, à savoir l'existence et la faculté
d'intervenir dans les faits de la vie humaine d'une manière occulte ou
patente, ordinaire ou extraordinaire, semblent démentir néanmoins leur foi
dans la pratique, et regarder comme une honte, comme un excès de
crédulité, comme une superstition de vieille femme, d'admettre l'action de
ces mêmes Esprits dans certains cas spéciaux, se contentant de ne pas la
nier en thèse générale. Et, à dire vrai, depuis un siècle, on s'est tant moqué
de la simplicité du moyen âge, en l'accusant de voir partout des Esprits, des
maléfices et des sorciers, et on a tant déclamé à ce sujet, que ce n'est pas
merveille si tant de têtes faibles, qui veulent paraître fortes,
éprouvent désormais de la répugnance et comme
une sorte de honte à croire à l'intervention des Esprits. Mais cet excès
d'incrédulité n'est en rien moins déraisonnable que n'a pu l'être à d'autres
époques l'excès contraire, et si, en pareille matière, trop croire mène à des
superstitions vaines, ne vouloir rien admettre, en revanche, va droit à
l'impiété du naturalisme. L'homme sage, le chrétien prudent, doivent donc
éviter également ces deux extrêmes et se tenir fermes sur la ligne
intermédiaire : car c'est là que se trouvent la vérité et la vertu. Maintenant,
dans cette question des tables parlantes, de quel côté une foi prudente nous
fera-t-elle incliner ?
» La première, la plus sage des règles que nous impose cette prudence,
nous enseigne que pour expliquer les phénomènes qui offrent un caractère
extraordinaire, on ne doit avoir recours aux causes surnaturelles qu'autant
que celles qui appartiennent à l'ordre naturel ne suffisent pas à en rendre
compte. D'où suit, en revanche, l'obligation d'admettre les premières,
lorsque les secondes sont insuffisantes. Et c'est là justement notre cas ; en
effet, parmi les phénomènes dont nous parlons, il en est dont aucune
théorie, aucune cause purement naturelle ne saurait rendre raison. Il est
donc non seulement prudent, mais encore nécessaire d'en chercher
l'explication dans l'ordre surnaturel, ou, en d'autres termes, de les attribuer
à de purs Esprits, puisque, en dehors et au-dessus de la nature, il n'existe
pas d'autre cause possible.
» Voici une seconde règle, un critérium infaillible pour prononcer, au
sujet d'un fait quelconque, s'il appartient à l'ordre naturel ou surnaturel :
c'est d'en bien examiner les caractères, et de déterminer d'après eux la
nature de la cause qui l'a produit. Or, les faits de ce genre les plus
merveilleux, ceux que ne peut expliquer aucune autre théorie, offrent des
caractères tels, qu'ils démontrent une cause, non seulement intelligente et
libre, mais encore douée d'une intelligence et d'une volonté qui n'ont rien
d'humain ; donc cette cause ne peut être qu'un pur Esprit.
» Ainsi, par deux voies, l'une indirecte et négative, qui procède par
exclusion, l'autre directe et positive, en ce qu'elle est fondée sur la nature
même des faits observés, nous arrivons à cette même conclusion, savoir :
que parmi les phénomènes de la nécromancie moderne, il est au moins une
catégorie de faits qui, sans nul doute, sont produits par des Esprits. Nous
sommes conduits à cette conclusion par un raisonnement si simple, si
naturel, que loin de craindre, en l'acceptant, de céder à une imprudente
crédulité, nous croirions au contraire faire preuve, en refusant de l'admettre,
d'une faiblesse et d'une incohérence d'esprit inexcusables. Pour confirmer
notre assertion, les arguments ne nous feraient pas défaut ; mais l'espace et le
temps nous manquent pour les développer ici. Ce que nous avons dit
jusqu'à présent suffit pleinement, et peut se résumer dans les quatre
propositions suivantes :
» 1° Entre les phénomènes en question, la part une fois faite à ce qu'on
peut raisonnablement attribuer à l'imposture, aux hallucinations et aux
exagérations, il en existe encore un grand nombre dont on ne peut mettre en
doute la réalité sans violer toutes les lois d'une saine critique.
» 2° Toutes les théories naturelles que nous avons exposées et discutées
plus haut sont impuissantes à donner une explication satisfaisante de tous
ces faits. Si elles en expliquent quelques-uns, elles en laissent un plus
grand nombre (et ce sont les plus difficiles) totalement inexpliqués et
inexplicables.
» 3° Les phénomènes de ce dernier ordre, impliquant l'action d'une cause
intelligente autre que l'homme, ne peuvent s'expliquer que par
l'intervention des Esprits, quel que soit d'ailleurs le caractère de ces Esprits,
question qui nous occupera tout à l'heure.
» 4° Tous ces fruits peuvent se diviser en quatre catégories : beaucoup
d'entre eux doivent être rejetés ou comme faux ou comme produits par la
supercherie ; quant aux autres, les plus simples, les plus faciles à concevoir,
tels que les tables tournantes, admettent en certaines circonstances une
explication purement naturelle ; celle, par exemple, d'une impulsion
mécanique ; une troisième classe se compose de phénomènes plus
extraordinaires et plus mystérieux, sur la nature desquels on reste dans le
doute, car, bien qu'ils semblent dépasser les forces de la nature, ils ne
présentent pas néanmoins des caractères tels qu'on doive évidemment
recourir, pour les expliquer, à une cause surnaturelle. Nous rangeons enfin
dans la quatrième catégorie les faits qui, offrant d'une manière évidente ces
caractères, doivent être attribués à l'opération invisible de purs Esprits.
» Mais ces Esprits, quels sont-ils ? Sont-ce de bons ou de mauvais
Esprits ? des anges ou des démons ? des âmes bienheureuses ou des âmes
réprouvées ? La réponse à cette dernière partie de notre problème ne saurait
être douteuse, pour peu que l'on considère, d'une part, la nature de ces
divers Esprits, de l'autre, le caractère de leurs manifestations. C'est ce qu'il
nous reste à faire voir. »
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